Eugeen Liebaut : une architecture entre légèreté et ancrage territorial
Une enfance marquée par le paysage industriel flamand
Né en 1952 à Aalst, en Flandre, Eugeen Liebaut grandit dans une ville profondément transformée par la révolution industrielle. Le tissu urbain, composé d’usines, de filatures et de maisons ouvrières, influence durablement son regard sur l’architecture et la ville. Cette proximité avec le monde industriel fait également partie de son histoire familiale : son père et son grand-père travaillaient comme superviseurs dans une filature de coton, où ils étaient reconnus pour leur ingéniosité technique.
Après ses études secondaires, Liebaut entreprend une formation d’architecte à l’Institut Saint-Luc de Bruxelles entre 1971 et 1976. Il y est notamment formé par Pieter de Bruyne, Jean-Paul Laenen et Alfons Hoppenbrouwers. Durant cette période, il effectue également un apprentissage auprès d’Achiel Hutsebaut à Aalst.
Engagement urbain et premières expérimentations
À la fin des années 1970, Aalst voit émerger un mouvement engagé en faveur de la sauvegarde du patrimoine urbain. Liebaut rejoint activement un atelier de rénovation urbaine qui milite contre la disparition des anciennes structures de la ville et défend une réappropriation de l’habitat existant.
En 1979, il ouvre son propre bureau d’architecture à Aalst. Peu après, il transforme une ancienne maison ouvrière située Binnenstraat 24 en maison-atelier. Ce premier projet personnel devient un véritable laboratoire architectural. En libérant l’espace intérieur, il développe une composition rigoureuse et géométrique, proche des recherches suprématistes.
Durant ces années, Liebaut multiplie les expérimentations graphiques et théoriques. Son travail est nourri par des influences variées, allant de Le Corbusier à James Stirling, de Rob Krier à Frank Gehry, mais aussi par les recherches d’Aldo Rossi ou des Five Architects new-yorkais. Il commence également à enseigner dans son ancienne école, un contexte propice aux explorations conceptuelles.
Ses nombreux voyages en France, en Italie, au Tessin suisse et au Portugal lui permettent d’étudier à la fois l’architecture contemporaine et les formes vernaculaires locales. Ses premiers croquis révèlent une période néo-rationaliste durant laquelle il réinterprète les archétypes de la maison flamande traditionnelle. Progressivement, l’influence d’Alvaro Siza l’oriente vers une écriture plus personnelle et sensible.
Une architecture de l’essentiel
L’architecture d’Eugeen Liebaut se caractérise par une grande simplicité formelle. Cette apparente évidence n’est pourtant jamais gratuite : elle découle d’une réflexion économique, écologique et spatiale.
Convaincu que les ressources naturelles doivent être utilisées avec parcimonie, il cherche à produire le maximum d’espace avec un minimum de moyens. Cette démarche se traduit par un vocabulaire réduit, une utilisation limitée des matériaux et une recherche constante de légèreté constructive.
Ses bâtiments, bien que très autonomes dans leur expression, entretiennent toujours une relation étroite avec leur environnement. Pour Liebaut, chaque projet doit être pensé comme un organisme capable de réagir au paysage, à la lumière, à l’énergie et aux usages qui l’entourent.
Face à l’urbanisation désordonnée de la Belgique, il développe une architecture volontairement discrète et presque immatérielle. Ses maisons semblent parfois flotter au-dessus du sol, comme si elles pouvaient être déplacées ou disparaître sans altérer le paysage. Cette volonté traduit son désir de « charger le moins possible un territoire déjà saturé ».
La maison-capsule : manifeste d’une architecture légère
En 1987, près d’Aalst, Liebaut construit pour sa famille une petite résidence secondaire qui matérialise cette philosophie. Implantée dans une clairière, la maison prend la forme d’un volume blanc surélevé sur une structure métallique légère. Son apparence évoque une capsule autonome déposée dans le paysage.
Ce refuge familial permet d’échapper à la pollution industrielle du centre-ville tout en expérimentant une nouvelle manière d’habiter : vivre au contact direct de la nature sans l’occuper brutalement.
Cette réalisation annonce les principes de sa future maison de campagne à Sint-Antelinks.
La maison de Sint-Antelinks : habiter le paysage
À la fin des années 1980, Liebaut acquiert un terrain situé à Sint-Antelinks, en bordure des Ardennes flamandes. Après plusieurs études, il imagine une habitation conçue comme une plateforme suspendue ouverte sur le paysage.
Le bâtiment adopte une forme géométrique simple : un parallélépipède blanc percé de longues fenêtres en bandeau inspirées de Le Corbusier. L’architecte y développe une architecture lumineuse et horizontale, pensée comme un belvédère sur la vallée environnante.
Malgré son apparente radicalité, la maison s’insère avec discrétion dans le site. Dissimulée derrière une haie et implantée dans la pente, elle ne domine jamais le paysage. Sa présence se révèle progressivement au sein du jardin.
L’espace intérieur est entièrement organisé selon un plan libre. Les pièces de vie occupent tout le premier étage, autour d’un noyau central regroupant cuisine, escalier et sanitaires. Les longues ouvertures horizontales prolongent visuellement l’espace vers l’extérieur et offrent une relation constante avec les variations de lumière, les saisons et la végétation.
Aux extrémités du volume, de grandes surfaces vitrées remplacent les fenêtres en bandeau afin d’accentuer les perspectives : à l’est, elles captent le soleil du matin ; à l’ouest, elles ouvrent largement la vue sur la vallée.
Une construction innovante et légère
L’impression de légèreté de la maison provient également de son système constructif. Contrairement à ce que son apparence pourrait laisser croire, la structure n’est pas réalisée en béton massif.
Le terrain, trop instable pour supporter des fondations classiques, conduit l’architecte à privilégier une solution légère. La maison repose sur une couche épaisse de granules d’argile ainsi que sur une dalle renforcée par des poutres périphériques. Cinq portiques métalliques assurent ensuite la stabilité de l’ensemble.
Les éléments de contreventement visibles en façade rappellent l’univers industriel flamand tout en participant à la dynamique spatiale de la maison.
Une écriture architecturale singulière
La maison de Sint-Antelinks résume parfaitement la démarche d’Eugeen Liebaut. Même lorsqu’il s’éloigne du prisme pur, ses projets conservent cette recherche d’équilibre entre géométrie, paysage et légèreté.
Ses volumes, souvent déformés par des courbes, des inclinaisons ou des découpes inattendues, naissent toujours d’une adaptation sensible au contexte. Son architecture ne cherche jamais à imposer une présence spectaculaire : elle tente au contraire de révéler discrètement les qualités du lieu qu’elle habite.
